Brenda Fassie, la Madonnne des Townships

Il est de ces femmes qui savent assumer une féminité exacerbée en même temps qu'une masculinité exubérante. Elles sont extraverties à outrance, parlent à tout le monde, rient fort, touchent et papillonnent avec un regard malin qui en dit long sur ce qu'elles ont dans la tête. En général, on est assez loin du cliché que l'on peut s'en faire ! Brenda Fassie est de ces femmes : menue, le regard pétillant et constamment en ballade, on a l'impression qu'elle scrute du regard toute situation nécessitant son intervention. Souvent de bonne humeur et parfois caractérielle, elle est capable de mettre l'ambiance partout où elle va, surtout la nuit d'ailleurs. Mais qui est donc cette femme que Madiba aimait appeler "princesse" et au chevet de qui Mandela en personnel se tenait quelques jours avant sa mort? Tambo Mbecki lui-même avait pour elle une extrême sympathie, sans oublier Winnie Mandela, qui l'affectionnait comme si elle eut été sa propre fille. Qui était donc Brenda Fassie? Pourquoi est-elle citée comme la huitième plus grande personnalité de l'Afrique du Sud? 

 

Nokuzola Fassie est née en 1964 à Langa, près de Cape Town, d'une famille de 9 enfants dont elle est la cadette. Sa mère qui s'attendait à mettre au monde un bébé de sexe masculin accepte le choix de la providence et prénomme sa petite fille Brenda, en hommage à la chanteuse américaine de country Brenda Lee. A l'âge de deux ans à peine, la future étoile sud-africaine perd son père. Afin de pourvoir au besoin de ses enfants, la mère, pianiste de profession, chante pour les touristes dans les rues du cap et emmène Brenda avec elle. La petite de quatre ans à peine accompagne sa mère dans les chants et fait fureur à tel point que les dales sur lesquelles elle esquisse ses pas de danse sont tapissées de pièces de monnaie et de billets. Les touristes sont  impressionnés par son talent , elle devient déjà célèbre dans les quartiers de Cape Town. C''est à cet âge qu'elle intègre son premier groupe, les "Tiny Tots".

A treize ans, consciente de son talent, Brenda envisage de faire carrière dans la chanson. Plusieurs artistes de renom proposent de la lancer, mais la mère Fassie refuse que sa cadette arrête ses études. Agacée, Brenda décide de prendre elle-même son destin en main en quittant le domicile familial à l'insu des siens. Valise en main, elle fait de l'auto-stop pour rejoindre Johannesburg. Furieuse et inquiète, sa mère  lance la police à sa recherche et après plusieurs semaines de cavale, Brenda est retrouvée à Soweto. La police la renvoie manu militari à la maison où l'attend une sévère correction.

C'est à l'âge de 16 ans que sa carrière décolle réellement. Le célèbre producteur Koloi Lebona de Johannesburg a eu vent du talent de Brenda grâce à plusieurs musiciens de Cape Town et souhaite l'entendre de ses oreilles. Koloi n'est pas déçu, il reconnait en la jeune femme une voix et une technique extrêmement mâtures pour son âge. Pour lui il n'y a aucun doute, c'est "la voix du future". Tout cela n'impressionne en rien la mère de Brenda. Elle a toujours fait comprendre à sa fille que les études passaient avant la musique, et que même si James Brown en personne se présentait elle ne laisserait sa fille partir sous aucun prétexte! Koloi quant à lui refuse de laisser filer ce qu'il considère comme la trouvaille du siècle et promet à la veuve de s'occuper personnellement des études de Brenda. Il lui donne sa parole, la carrière de sa fille ne sera lancée qu'après l'obtention de son diplôme.

La mère Fassie accepte et confie sa fille à Koloi Lebona. Dès ce jour, Brenda s'en va vivre avec la famille Lebona à Soweto où elle sera scolarisée comme promis. Toutefois, le destin en décide autrement, et ce n'est pas pour déplaire à Brenda. L'une des chanteuses du trio "Joy" dont s'occupe Koloi doit prendre son congé de maternité. Brenda se propose spontanément mais Koloi refuse se rappelant de la promesse faite à la mère Fassie. Mais après plusieurs castings, le producteur a du mal à trouver une remplaçante. Il rompt sa promesse et Brenda  rejoint le trio Joy après qu'il ait pris soin de lui faire signer son contrat. Les frères et soeurs de Brenda aideront à dissiper la colère de la veuve, tous persuadés de la réussite de Brenda.

Lorsque le contrat avec le groupe "Joy" prend fin, on lui propose de signer pour son propre groupe, "Brenda and the Big Dudes", où elle enregistrera son premier single et premier succès, "Weekend-Special". Le morceau sera classé meilleure vente de l'époque. Il connait un succès international et ouvre au groupe la porte vers d'autres horizons avec des tournées aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Australie, dans plusieurs villes d'Europe, en Australie et au Brésil. Brenda obtient son premier disque d'or, et la décennie qui suivra la sortie de "Week-end special" marquera le début de sa carrière solo.

En 1985, Brenda donne naissance à son fils unique, Bongani, dont le père n'est autre que l'un des musiciens de "Brenda and the Big Dudes". Malheureusement, le couple ne fait pas long feu et se sépare. Mais malgré une carrière bien remplie et florissante, Brenda se comporte en mère attentionnée et très présente pour son fils. 

A la fin des années quatre-vingts, Brenda signe avec le producteur Sello Chicco Twala. Leur partenariat qui est l'un des plus fructueux de l'histoire du show-biz sud-africain donnera naissance à l'album "Too Late for Mama", classé disque de platine en 1989. Parmi les titres de l'album se trouve "Black President", un morceau que Brenda écrit en l'honneur de Nelson Mandela. Dans le titre, elle accuse les méfaits de l'apartheid et annonce la fin imminente du système. Beaucoup ont ressenti une sorte de provocation dans l'écriture du morceau, surtout à une époque où peu pensait qu'un Noir deviendrait président. Néanmoins, des années plus tard, Brenda sera considérée comme une visionnaire. La chanson est interdite par le gouvernement sud-africain, ce qui pousse Brenda à dénoncer davantage les injustices de son pays et accroit sa popularité. Brenda réalise pour la première fois qu'elle représente une voix pour son peuple et que les choses peuvent bouger grâce à son talent. Elle se rapproche de plus en plus des populations délaissées des bidonvilles et lutte pour les conditions de la femme des townships. Ses textes sont une fenêtre ouverte sur la vie de ses frères et soeurs des ghettos, une ouverture qui permer aux classes plus élevées  et au monde entier d'enfin découvrir une réalité méconnue.

Brenda devient l'ennemi du gouvernement mais cela ne l'empêche pas de dire haut et fort son appartenance aux mouvements anti-apartheid. Elle réalise qu'elle risque sa vie, mais elle chante et milite en même temps, persuadée d'être porteuse d'une mission pour les siens. Certains ne verront donc aucun hasard qu'à cette même période les médias passent la vie privée de Brenda au crible, surtout quand elle épouse Nhlanhla Mbambo et divorce de ce dernier en 1991 après deux années de mariage à peine, suite à des violences conjugales. L'année 1993 se montre particulièrement rude avec Brenda. La même année, elle apprend le décès de sa mère et doit faire face à la fin de sa collaboration avec Twala. C'est le début d'une spirale infernale pour Brenda qui trouve refuge dans la cocaïne et en devient très vite l'esclave. Bien souvent incapable de se présenter sur scène, plusieurs de ses concerts sont annulés. Certains de ses fans ne le lui pardonnent pas et sa popularité baisse terriblement. Lorsqu'on surprend Brenda inconsciente dans une chambre d'hôtel aux côtés d'une certaine Poppie Sihlahla dont le corps inanimé révèle une mort par overdose, Brenda n'a nulle autre choix que d'accepter de se faire interner dans un centre de désintoxication. Les médias s'en prennent à coeur joie, ils divulguent au monde entier la bisexualité de la chanteuse. 

Trois années plus tard, Brenda refait surface, fière d'avoir lutté et réussi à se défaire de la cocaïne. Elle enregistre un duo avec l'artiste congolais Papa Wemba et renoue avec Twala. Sa carrière va refaire un bon en avant avec la sortie de l'album "Memeza" qui signifie "Cri". Brenda confie avoir les larmes aux yeux en interprétant le succès, car elle se voit dans cette spirale ou seule, elle crie si fort mais personne ne l'entend. Le plus gros succès après son come back reste incontestablement "Vulindlela" qui lui fera remporter l'award de la meilleure vente aux SAMAS, South African Music Awards (les awards sud-africains) et grâce à quoi elle est sacrée meilleur arstiste féminin pour la 4e édition des Kora Music Awards. Durant la cérémonie, Brenda fait un véritable triomphe! On se souviendra notamment d’elle offrant une banane à Nelson Mandela pendant son show et faisant danser de joie Madiba. C'est cette soirée qui la révèlera en Afrique. "Vulindlela" sera également choisie comme l'hymne national de la campagne éléctorale de l'ANC et Brenda elle-même sera invitée à l'interpréter à la cérémonie de l'inauguration de la présidence de Thabo Mbeki.

Ses fans se comptent désormais par millions de par le monde, on la surnomme affectueusement "Ma-Brrr" et le Timemagazine de décembre 2001 lui donne le titre de la "Madonne des Townships", car dans la plupart de ses morceaux elle dépeint la vie quotidienne des ghettos plutôt que celle des quartiers riches où elle réside. Elle n'hésite pas à rendre visite aux quartiers des déshérités et à montrer son soutien à cette population souvent oubliée. Ce qui étonne dans ses oeuvres, c'est ce côté "ghetto" qui revient sans cesse et qui semble même convenir  aux classes plus élevées. Brenda Fassie devient la conciliatrice, l'intermédiaire entre les différentes classes de la société sud-africaine, et c'est ainsi qu'elle parvient à se réapproprier son public. 

 

Face aux attaques des médias, Brenda n'a qu'une seule arme: elle-même! Le sourire narquois, les sourcils froncés, elle aime dire à la presse et à ses ennemis:

"Plus vous me critiquez, plus vous me rendez forte. Mon secret c'est la confiance que j'ai en moi-même! J'aime choquer! Je suis née pour choquer et j'aime créer la controverse autour de moi, c'est ma marque de fabrique".

En effet,  elle est ce qu'elle est et ne changera pour rien au monde. Elle admet avoir des faiblesses, des fantomes contre qui elle se bat mais déclare haut et fort:

"Il faut m'accepter comme je suis. Je ne suis pas parfaite, mais la seule chose que je sais c'est qu'une héroïne vit en moi. Voyez le succès que Dieu me donne, qui sait, demain je deviendrai votre nouvelle papesse, tout est possible dans ce bas monde!...".

Brenda reconnait qu'elle doit tout à ses fans, mais au-delà de son talent et de tout ce qu'elle pouvait leur offrir, elle ne pouvait pas toujours leur plaire. Lors d'une interview qu'elle donne dans sa chambre (comme elle aime à le faire), allongée sur son lit, cigarette et verre d'alcool à la main elle parle à ses fans: 

"Je vous aime, c'est vous m'avez faite. Mais ne m'en demandez pas trop, ne me demandez pas de vivre selon vos exigences. Laissez-moi vivre ma vie, on ne vit qu'une fois..."

Brenda Fassie ne rompt pas totalement avec la cocaïne, elle y replonge petit à petit et en réalité autant qu'auparavant. Elle reconnait sa lente descente aux enfers et parle de plus en plus de la mort, comme si son destin l'y emmenait sans qu'elle puisse se débattre. Elle dira:

"Vous savez, je n'ai pas de rêve. Je ne suis pas devenue ce que je suis aujourd'hui en rêvant mais en le désirant ardemment! Je ne rêve jamais, je désire les choses et me bats pour les obtenir. Et quand bien même je les obtiens, j'en demande encore plus. J'aime ce que je suis devenue, mais je ne suis pas satisfaite de ce que je suis.(...)Je vis les choses à l'instant présent, je ne pense pas à demain car je ne sais pas de quoi sera fait demain.(...) Je sens mon corps s'affaiblir de jour en jour et je me demande de plus en plus à quoi ressemble la mort."

 

 

Le 26 avril 2004, Brenda se plaint difficultés respiratoires, comme c'est le cas depuis quelques années. Ce jour là, c'est son frère Temba qui lui tient compagnie. Soudainement, alors que ce dernier à le regard tourné ailleurs, il est interpellé par des bruits que Brenda réussit à faire pour attirer son attention. Elle lui fait comprendre qu'elle ne peut plus respirer. Temba emmène sa soeur prendre l'air à l'extérieur, mais rien ne s'arrange, elle perd connaissance. Il appelle les secours et Brenda est transportée d'urgence dans un hopital de Johannesburg, elle vient de faire un arrêt cardiaque. Les médecins parviennent à la réanimer mais elle glisse tout doucement dans un coma qui durera plusieurs jours. La presse annonce sa mort de façon prématurée laissant les fans de la Reine des vocalistes dans la panique. Le président Mbeki en est furieux et ordonne à la presse de cesser immédiatement de diffuser des nouvelles sans en avoir la confirmation.La rumeur sur la mort de la diva est rapidement démentie et pendant deux semaines, le pays entier la soutien dans des prières de toutes sortes. Elle reçoit les visites de grandes personnalités telles que Nelson Mandela qu'elle affectionnait et pour qui elle avait écrit "Black President", ou Thabo Mbeki qui vient prier aux chevets de celle qui l'avait tant soutenu durant sa campagne électorale.

Le 9 Mai 2004, le temps était arrivé pour la Madonne des bidonvilles d'aller rejoindre ses ancêtres qui, selon elle, veillaient sur elle nuit et jour. Elle allait rejoindre ce Dieu dont elle disait:

"Il est toujours avec moi. Je ne vais jamais dans sa maison mais lui vient toujours vers moi..."...

D'après les médecins, la mort de "Ma Brrr" serait causée par de l' asthme mal soigné. Plus tard, la presse s'empressera de démentir la cause en parlant d'overdose de cocaïne et même de sida. Mais un scoup bien plus malheureux surprendra les fans de Brenda Fassie: la dose de cocaïne qu'aurait prise la diva sud-africaine aurait été mélangée à de la mort au rat!

Les funérailles officielles de Brenda Fassie eurent lieu le 23 mai à Langa, sa ville natale. On y reconnaissait les plus grandes personnalités sud-africaines, même ceux qui la combattaient alors qu'elle dénonçait l'injustice qui régnait dans son pays. Sa famille demanda à ses nombreux fans venus par milliers de ne pas pleurer son départ mais de se réjouir dans les chants et les danses, pendant que les funérailles se déroulaient dans l'intimité. C'était impressionnant, une foule  immense riait aux éclats et dansait de joie sur les succès de Brenda. 

 

Ernest Adjovi, président et producteur exécutif des Kora dira de Brenda:

"Brenda était une folle, une provocatrice. Elle avait une personnalité très controversée. C’était une anti-conformiste : aujourd’hui mariée, demain divorcée. Tantôt avec un compagnon, tantôt avec une compagne. Elle savait donner à la presse de la matière à vendre du papier mais c’était une dame au grand coeur et d’une grande sensibilité.Sur scène Brenda était une vraie professionnelle. C’était une bête de scène qui savait tenir en haleine son public. Pour les promoteurs c’était l’artiste qu’il fallait avoir à tout prix. Mais une fois qu’on l’avait, on ne savait pas si elle viendrait jouer. Quand elle était là, on ne savait pas si elle monterait sur scène. Elle était imprévisible. Il fallait beaucoup de patience, mais aussi de la fermeté pour ne pas lui passer tous ses caprices."

Que penser de "Ma Brrr", d'une femme noire née dans un pays de Noirs où les Noirs sont détestés? Que dire d'une femme qui très tôt a su comprendre qu'une héroïne vivait en elle et que sa mission sur terre était de parler pour son peuple, de faire danser son peuple et lui faire oublier la dureté de la vie? Lorsqu'on prend conscience à un si bas âge que l'on est existe pour donner, donner et encore donner, on en oublie parfois de vivre pour soi-même. Elle s'en est allée après nous avoir donné une vraie leçon de vie: le don de soi. Et surtout elle nous a appris à ne pas rêver ni vivre dans les rêves, mais à désirer ardemment les choses jusqu'à voir leur accomplissement. C'est ça, être visionnaire!

A notre tour, nous souhaitons qu'elle sache que ses faiblesses et ses erreurs de parcours pèsent tellement peu sur la balance de notre coeur. Pour nous, Brenda Fassie restera à jamais la Madonne des oubliés, la voix de ceux que l'on n'entend pas, une Reine et Héroïne d'Afrique.

 

Natou Seba

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