Funmilayo Kuti (Nigeria)

Funmilayo Ransome Kuti, la lionne de Lisabi

funmilayo-kuti-1.jpgOn a coutume de dire que derrière chaque grand homme se cache une grande femme. Une femme qui peut influer sur une destinée. Cette femme exceptionnelle que vous présente RHA-Magazine ne déroge pas à cette règle. Si le personnage de Funmilayo Ransome Kuti n’est hélas que peu connu du grand public, le nom de son fils le grand musicien Fela Kuti est bien ancré dans nos mémoires. Mais est-ce que Fela aurait été le fougueux artiste et activiste
panafricain que nous connaissons s’il n’avait pas été élevé par une incroyable héroïne ? L’opportunité nous est donné de rendre hommage à cette grande Dame de l’Afrique, figure emblématique du Nigéria et qui définitivement pour nous mérite les titres de Reine et d’Héroïne d’Afrique. Voici le parcours de Funmilayo Ransome Kuti fut une grande activiste politique et a incontestablement marqué l’histoire de son pays, notamment par sa lutte incessante pour les droits de la femme.

Née au Nigéria dans la ville d’Abeokuta (dans le sud-ouest du Nigéria) le 25 octobre 1900, sous le nom de Frances Abigail Olufunmilayo Thomas, Funmilayo était de l’ethnie Yoruba et plus précisément issue de la tribu Egba (sous-groupe de l’ethnie Yoruba). Funmilayo signifie en yoruba « Donne- moi du bonheur». Le père de Funmilayo était le fils d’un esclave revenu d’Amérique et installé en Sierra Leone, qui a retracé son histoire ancestrale jusqu’à ses origines nigérianes, à Abeokuta. Converti à l’anglicanisme le père de Funmilayo éduqua ses enfants dans la foi anglicane, tout en restant néanmoins bien ancré dans les coutumes Yoruba. Il veilla à ce que sa fille ait une bonne éducation et il l’envoya poursuivre ses études en Angleterre. Après ses études, Funmilayo revint au Nigéria et devint institutrice. Le 20 janvier 1925, elle épousa le révérend Israël Olodutun Ransome Kuti. Tout comme son épouse, Israël Olodutun Ransome Kuti s’est investi dans la défense des droits des citoyens. Il fut le fondateur de l’Union des Professeurs Nigérians ainsi que de l’Union des Etudiants Nigérians. Cette organisation d’étudiants mena notamment des manifestations contre les législations imposées par le pouvoir coloniale dans le domaine de l’éducation.

En se référant aux dires de Fela tirés d’une de ses biographies (1), Funmilayo et son mari semble avoir donné une éducation très stricte à leurs enfants, influencée par le modèle coloniale anglais. Ils étaient chrétiens et rejetaient certains aspects des coutumes Yoruba comme la polygamie, ou le fait de s’agenouiller devant les autorités ou les anciens. De même leur mariage représentait plutôt un modèle d’égalité entre époux alors que dans les familles nigérianes, traditionnellement, le mari avait un rôle nettement dominant. Néanmoins, ils tenaient à leur héritage culturel, et ne manquaient pas de le valoriser. Funmilayo n’hésitait pas à faire ses discours en Yoruba. Et son mari et elle n’ont donné que des noms yorubas à leurs enfants. A partir des années 40 elle ne portera plus que les tenues traditionnelles nigérianes. C’était sa manière d’exprimer à la fois sa fierté pour ses origines mais aussi sa résistance contre le colonialisme. Elle n’a pas manqué d’emmener ses enfants dans ses campagnes politiques semant en eux les graines de l’activisme panafricain. 

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Son combat pour le droit des femmes débuta en 1923 lorsque Funmilayo lança une association de femmes à Abeokuta, l’Abeokuta Ladies Club ou l’ALC. A l’origine ce club était destiné à l’apprentissage de l’artisanat. Une vingtaine d’années plus tard l’ALC intégrera les commerçantes et les femmes défavorisées, dont pas mal de femmes illettrées, à qui Funmilayo apprendra à lire. Le groupe deviendra l’Union des femmes d’Abeokuta, Abeokuta Women’s Union (AWU). Ce changement marqua la direction politique que prenait le groupe. C’est au sein de ce groupe, face aux inégalités faites aux femmes que la position anticoloniale de Funmilayo se radicalisa. Elle restera présidente de l’AWU jusqu’à sa mort. A cette époque coloniale, les Britanniques prélevaient des taxes directes sur les Nigérians, ce qui suscita la colère et la protestation, notamment au sein du peuple Egba. Ils protestaient aussi contre les ingérences britanniques dans leur administration. Les chefs traditionnels avaient été dépossédés de leur pouvoir, si bien que le Conseil de l’Autorité autochtone n’avait plus qu’un rôle consultatif. Et sous le règne du roi EgbaAlake Oba Ademola II, les autorités coloniales britanniques imposait leurs règles avec la complicité de ce dernier. Funmilayo a fait connaître son organisation au grand public quand elle a rallié les femmes pour protester contre le contrôle des prix qui touchait la plupart des commerçantes du marché d’Abeokuta. Le commerce représentait l’activité principale des femmes nigérianes dans l’ouest du pays. Les Britanniques s’immisçaient dans des affaires habituellement dirigés par elles. De plus, la corruption régnait et touchait les différentes strates du pouvoir au sein du gouvernement. La conséquence est qu’on réclamait une taxe due ou non due à tout bout de champs, ce qui appauvrissait davantage les commerçantes. Le roi EgbaAlake Oba Ademola II prenait part à ses actes de corruption et abusait de son pouvoir car il avait obtenu le droit de percevoir les impôts pour le compte de lacouronne britannique. Funmilayo révoltée, décida de mener des manifestations contre, les autorités traditionnelles et notamment contre le roi Alake. Elle dénonça les abus de ce dernier. C’est ainsi qu’à la tête de 50 000 femmes elle se rendit à la résidence du roi afin de réclamer le son départ. Celui-ci prit la fuite et dûfinalement renoncer à sa couronne. Ce fût un véritable exploit pour ces femmes.

 

Cet événement fit entrer Funmilayo dans la légende et lui vaudra le surnom de « Lionne de Lisabi ». Lisabi était un grand héro du peuple Egba, du 18ème siècle qui s’était battu contre l’invasion de l’empire Oyo. Et tout comme ce héro ancestrale, Funmilayo fit preuve de bravoure jusqu’à défier le District Officer anglais d’Abeokuta qui tenta de renvoyer les femmes chez elles lors des manifestations. En 1953, Funmilayo fonda la Fédération des femmes Nigérianes qui par la suite s’allia avec la Fédération Internationale démocratique des Femmes. Elle lutta pour qu’on accorde le droit de vote p aux femmes. Elle fût également longtemps membre du parti du National Council of Nigeria and The Cameroons(NCNC). Elle fût trésorière puis présidente de l’association des femmes du NCNC. En 1950, elle était l’une des rares femmes à être élue dans les instances les plus influentes du pays. Funmilayo adressa plusieurs lettres et télégrammes aux autorités, cela faisait partie de sa stratégie de pression, notamment à l’époque de l’indépendance. Elle fit d’ailleurs partie des personnes déléguées pour négocier les termes de l’indépendance du Nigéria avec le gouvernement britannique. A l’instar de Gandhi elle critiquait l’administrationn coloniale en révélant les contradictions de ce régime autoritaire par rapport aux idéaux démocratiques prônés par la Grande Bretagne. En termes de reconnaissance, Funmilayo reçut l’insigne d’honneur de l’Ordre du Nigéria en 1965. Elle fut également nommée Docteur honoris causa de l’Université d’Ibadan. Sur le plan international, Funmilayo s’illustra aussi sur la scène internationale. Elle entreprit plusieurs voyages, dans les pays de l’est de l’Europe. Ce que très peu de femmes africaines peuvent se targuer d’avoir fait à l’époque. Mais pendant la guerre froide et avant l’indépendance de son pays, il n’était pas de bon ton de se promener de ce côté du globe, et Funmilayo se mit à dos les gouvernements nigérian, américain et britannique de par ses contacts avec le Bloc de l’Est. Elle voyagea en tant qu’ambassadrice de la Fédération Internationale démocratique des femmes en URSS, en Pologne, en Hongrie et même en Chine où elle rencontra Mao Tse Tung. Funmilayo s’est même vu décerner le Prix Lénine de la paix. Finalement en 1956, on refuse de lui renouveler son passeport sous prétexte qu’elle pouvait influencer les nigérianes avec ses idées et vues politiques communistes. On lui refusa également le visa pour les Etats-Unis où on lui colla d’emblée l’étiquette de communiste. 

funmilayo-kuti-2.jpgVers la fin de sa vie ce sont trois de ses fils qui ont occupé le devant de la scène par leur activisme, qui s’opposait fermement aux juntes militaires nigérianes. En février 1978, alors qu’elle vit chez son fils Fela, un assaut de militaires est orchestré contre le fief de FelaKalakutaRepublic. Ce dernier était devenu une menace pour le pouvoiren place dont il ne cessait de dénoncer les travers.Funmilayo fut projetée du deuxième étage de la résidence et tomba dans le coma. Elle ne survécut pas à ses blessures et mourut en avril 1978. FunmilayoRansomeKuti était une féministe et une nationaliste panafricainen qui a ouvert la voie à beaucoup de femmes au Nigéria. Cette femme qui fût la première à conduire une voiture dans son pays est sans nul doute un exemple de courage dont peuvent s’inspirer toutes les Reines et Héroïnes d’Afrique d’aujourd’hui.

 

Par Pauline Ndaya Mutombo

Rédactrice pour RHA-Magazine



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Sources :

Raisa SIMOLA, The Construction of a Nigerian Nationalist and Feminist, FunmilayoRansomeKuti, University of Joensuu, 1999.
Cheryl JOHNSON-ODIM, Nina Emma MBA, For Women and the Nation. FunmilayoKuti of Nigeria, Univ

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